« Made in China »

Pour que j’finisse mon service
Au Tonkin je suis parti
Ah! quel beau pays, mesdames
C’est l’paradis des p’tites femmes
Elles sont belles et fidèles
Et je suis dev’nu l’ chéri
D’une petite femme du pays
Qui s’appelle Mélaoli.

Je suis gobé d’une petite
C’est une Anna (bis) une Annamite
Elle est vive, elle est charmante
C’est comme un z’oiseau qui chante
Je l’appelle ma p’tite bourgeoise
Ma Tonki-ki, ma Tonki-ki, ma Tonkinoise
D’autres me font les doux yeux
Mais c’est elle que j’aime le mieux.

Très gentille c’est la fille
D’un mandarin très fameux
C’est pour ça qu’sur sa poitrine
Elle a deux p’tites mandarines
Peu gourmande, elle ne d’mande
Quand nous mangeons tous les deux
Qu’une babane c’est peu coûteux
Moi j’y en donne autant qu’elle veut
(Ma petite Tonkinoise – Maurice Chevalier)

On se souvient de la déclaration pour le moins intempestive en janvier 2019 de Yann Moix dans les colonnes d’un magazine féminin bien connu : Je vous dis la vérité. A 50 ans, je suis incapable d’aimer une femme de 50 ans. (…) Je trouve ça trop vieux. Quand j’en aurai 60, j’en serai capable. 50 ans me paraîtra alors jeune ». Persistance et signature : « Ce n’est pas une question de dégoût, mais ça ne me viendrait pas à l’idée. Elles sont invisibles », « Je préfère le corps des femmes jeunes, c’est tout. Point. Un corps de femme de 25 ans, c’est extraordinaire. Le corps d’une femme de 50 ans n’est pas extraordinaire du tout. Colère des femmes, jeunes et moins jeunes. Une indignation qui est d’autant plus légitime dans un contexte de libération de la parole de la femme…  

Par contre, la deuxième provocation est davantage passée inaperçue : Je ne sors qu’avec des Asiatiques. Essentiellement des Coréennes, des Chinoises, des Japonaises … un silence ou du moins une minimisation dont le peu d’échos est révélateur à la fois du racisme « soft » que subit, en souriant jaune, la communauté asiatique et des clichés peu ou prou érotisés et sensuels que véhiculent les femmes asiatiques et que les hommes en quête de Yellow Fever (1) concrétisent dans les bars de Phuket, Pattaya ou d’Ho Chi Minh City. 

D’une part donc, « Chang le petit Chinois qui mange du riz et dont les yeux sont petit riquiquis » (une comptine encore apprise sur les bancs d’école, il y a peu), le karaté de Bruce Lee, les mangeurs de pangolin et le réputé travailleur intégré, docile et discret et d’autre part, l’exotisation de la femme asiatique, geisha consentante, masseuse thaïlandaise ou réduite au décolleté affriolant des héroines des mangas. Cette catégorisation a une tout autre portée qu’un simple stigmate sur le physique «Les blondes et les brunes n’ont pas souffert d’histoires d’exploitation, de colonisation, d’esclavage, de persécution et d’exclusion sur la base de leur phénotype. Pas plus que la couleur des cheveux ou des yeux n’implique des différences catégoriques dans les dimensions sociale, économique et politique de la vie» (Robin Zheng, philosophe). De cette façon, l’on pourrait même supposer que ces fantasmes mais aussi ces « micro » agressions sont davantage plus prégnants dans des pays qui ont eu l’Asie dans leurs escarcelles coloniales (cfr. l’ex-Indochine française). On écoutera avec intérêt à ce sujet et de manière plus large les podcasts de Kiffe ta Race (sur https://www.binge.audio/podcast/kiffetarace)

Coté pile, racisme dit positif, « ordinaire », dans la mesure où les communautés asiatiques sont plutôt perçues positivement et comme un modèle d’intégration (et de soumissions) et que l’on opposera commodément à d’autres. «Soft » car s’avançant derrière le prétexte de l’humour au nom même de cette positivité : « tu promènes ta nourriture ? » (quand on promène son chien), « konichiwa » ou « nihao » lancés de manière tonitruante, accent ridicule à la Kev Adams et Gad Elmaleh: « que » des blagues mais qui, à la longue, deviennent pesantes.  

Coté face, avec la crise du COVID, le virus « chinois » comme qualifié par certains, Human Rights Watch a signalé en mai 2020 un raz-de-marée de haine et de xénophobie, de recherche de boucs émissaires et d’alarmisme (Antonio Gutterez, Secrétaire général des Nations Unies) et notamment à l’encontre des communautés chinoises ou apparentées. Ainsi, la page FaceBook Asia 2.0 signale une augmentation nette des remarques en relation directe avec la crise sanitaire actuelle.

Par conséquent, aux stéréotypes « bon enfant », viennent se rajouter une dose de fourberie qui réveillent les vieux démons du péril jaune et dont le coronavirus n’est qu’un prétexte. Le hashtag #JeNeSuisPasUnVirus a beau fleurir, la boite de Pandore est ouverte. En guise de clin d’oeil, on se rappellera les anecdotes racontées par la Comtesse de Ségur par l’entremise de Sophie dans Les bons enfants: « L’abbé Huc a dit encore que les Chinois sont très méchants, qu’ils tourmentent des hommes, qu’ils les coupent en morceaux sans que cela leur fasse pitié ; ils jettent leurs enfants tout petits aux cochons ; ils battent leurs femmes, ils vendent leurs filles, ce qui est abominable, et beaucoup d’autres choses comme cela très amusantes » ou encore cet aveu d’Hergé: « Pour moi, jusqu’alors, la Chine était, en effet, peuplée de vagues humanités aux yeux bridés, de gens très cruels qui mangeaient des nids d’hirondelles. Portaient une natte et jetaient les petits enfants dans les rivières… j’avais été impressionné par des images et des récits de la guerre des boxers, où l’accent était toujours mis sur la cruauté des jaunes, et cela m’avait fortement marqué… » (1).

Alors qu’en est-il quand l’on est femme et asiatique ? Quand on est femme asiatique ?  Ou du moins comment les autres le perçoivent comme telle. Sans pathos, sans discours victimisant, avec pudeur, gravité et légèreté, elles prennent la parole, loin du cliché du « mystérieux petit bibelot d’étagère » (Pierre Loti). Le hasard a fait que celles qui ont répondu sont toutes adoptées. Une belle entrée en matière pour réfléchir aussi à ce qui s’adopte de l’autre quand la question « Tu viens d’où ? » est récurrente, soit quand la perception et le ressenti ne sont pas les mêmes.

(1) soit cette propension « maladive » de certains à n’être qu’attiré que par des Asiatiques.

(2) https://www.actuabd.com/Tchang-a-rejoint-Herge

Pour aller plus loin:

« Résurgence d’un racisme invisibilisé, le racisme anti-asiatique n’a pas été fabriqué à Wuhan » http://mrax.be/wp/3654-2/

« Sexe, race et colonies » https://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Sexe__race___colonies-9782348036002.html

Les podcasts de « Kiffe ta race » https://www.binge.audio/podcast/kiffetarace

« une discrimination reste une discrimination. Il n’y a pas d’échelle. »

Mélanie, 31 ans, d’origine coréenne

Enfant, je voulais me fondre dans le moule. Lors d’un match de foot Belgique-Corée, on me disait que je devais être du côté de la Corée alors que je supportais la Belgique ; j’avais peur qu’on me dénie ce droit. En comparaison avec les Blanches, je n’aimais pas mes traits ; j’aurais voulu être différente. Ce n’était pas possible. J’ai grandi à la campagne et les enfants m’interpellaient souvent sous le terme de « chinetoque ». J’ignorais ou me défendais, physiquement parfois. Ma mère m’avait d’ailleurs conseillé de rétorquer qu’ils n’étaient que « des sacs de farine ». 

C’était un peu déroutant que l’on te discrimine alors que tu te sens pareille aux autres : comme cette recruteuse qui croyait fermement que je parlais chinois alors que sur mon CV, mon nom et prénom sont bien occidentaux et que je n’avais pas mentionné que je parlais chinois. Ou cet autre qui m’a reproché de ne pas l’avoir averti de cette même dissemblance. Les gens me voient comme une Asiatique : on me prend moins au sérieux, … parce que je suis une fille ? parce que je suis asiatique ? pour les deux ? Peut-être que sans le vouloir ai-je adopté une attitude d’effacement. Ou cette peur du rejet est-elle due à mon adoption ? Je n’ai pas de senti de réel changement avec le Covid, peut-être des regards plus appuyés.

Il n’empêche à partir du moment où des autres Coréens (ndlr. via les associations d’enfants adoptés) m’ont dit qu’il y a avait de la discrimination, des petites remarques, des soi-disant blagues m’ont apparu comme moins amusantes. Un jour, dans le théâtre où je travaillais, une cliente m’a interpellée « humoristiquement » : « Ces Chinois sont partout ».  J’étais tétanisée, ne savais pas quoi dire face à cette agressivité déguisée et c’est un collègue qui finalement lui a fait une réflexion sur cette phrase inappropriée. 

Dans mes relations amoureuses, je n’ai pas eu de remarques particulières mais il y a de la part de certains « Blancs », une chasse  à l’Asiatique comme j’ai pu le constater en Corée. Une de mes ex s’était amusée à m’appeler Tching Tchoung, j’en ai fait une crise d’urticaire.

Quand il y a eu tout le mouvement Black Lives Matter, j’ai posté qu’il était aussi important de ne pas oublier le racisme anti-asiatique. Est-ce légitime ? Cela vaut-il la peine d’en parler ? C’est du racisme même s’il reste discret et il n’y a pas ni à comparer ni à relativiser avec d’autres nationalités : une discrimination reste une discrimination. Il n’y a pas d’échelle. 

Il me semble qu’avant on m’interpellait davantage avec « konichiwa » ou « nihao », maintenant, le fait d’être plus concentrée sur moi-même, d’être plus détachée du regard d’autrui donne moins de prise aux autres. Peut-être est-ce que je me sens plus légitime ? 

Maintenant,  je me sens plus coréenne qu’avant, comme une fierté, comme une appropriation de moi-même. Quand je suis avec des Coréens, j’aime les observer, voir les traits de ressemblance dans les mains, dans les yeux, … 

Des baguettes…

Il y a un réconfort manger coréen, une sorte d’apaisement

« Quand j’étais petite, ma stratégie consistait à retourner les stéréotypes liés aux Asiatiques à mon avantage. »

Dorothée, 37 ans, d’origine chinoise

C’est surtout en primaire mais aussi en secondaire que j’ai connu quelques remarques comme « asiatique ? tu aimes bien le riz. ». En fait, « asiatique » reste en général bien perçu et les clichés racistes négatifs sont moins forts par rapport à d’autres nationalités et cela a donc moins pourri ma vie.  On véhicule plus l’idée de gens travailleurs, bien intégrés, etc. 

Bien sûr, plus jeune, ma présence dans des cercles huppés a parfois interpellé et d’autant que je n’ai pas d’accent. Mais j’ai aussi la chance d’avoir étudié et de travailler dans un milieu où les différentes cultures sont encouragées et normalisées. Comme la chance de fréquenter des gens suffisamment tolérants ou… éduqués pour ne pas m’en faire la remarque. Le COVID n’a pas changé grand-chose. Mais les a priori peuvent être présents : pour certains, quand je dis que viens de Bruxelles (nous venons de déménager), la réponse n’est manifestement pas suffisante et l’on insiste lourdement sur le ‘oui, mais d’où venez-vous ?’ Et bien non, mes parents n’ont pas un restaurant chinois puisque j’ai été adoptée. J’évite aussi de véhiculer des clichés en trainant avec d’autres Asiatiques, le groupe ne ferait qu’attirer les regards des autres. En tant que femme, il y a aussi cette image comme quoi on reste jeune d’apparence plus longtemps et que l’on est plus délicate… Un mec qui me dirait qu’il ne sort qu’avec des Asiatiques (comme qu’avec des blondes ou autres, …), cela fait fuir : « je ne suis pas un type mais une personne ». En somme, mon apparence ne m’a jamais défavorisée et d’autant que mon nom et prénom ne sont pas connotés. Sur mon CV, alors que certains me le déconseillent, je mets ma photo et notamment pour éviter la surprise de mon interlocuteur, comme je m’évite la possible déconvenue…. En même temps, aimerais-je travailler pour quelqu’un qui serait désagréablement surpris ? 

Quand j’étais petite, ma stratégie consistait à retourner les stéréotypes liés aux Asiatiques à mon avantage : « Je suis asiatique et plus intelligente que toi », « Fais gaffe, je fais du kung-fu ».  C’est peut-être une question de personnalité mais finalement, j’ai toujours  retourné les clichés positivement dans la tête des gens. Je suis consciente que le racisme reste une réalité et que l’on peut le subir. Il faut que cela change d’autant à l’heure de la mondialisation.

Le hockey, mon équipe, mes amis,… où je suis coéquipière, membre à part entière

« Ben non, je ne mange pas du chien »

Emeline, 17 ans, d’origine chinoise

Je ne suis pas – heureusement  – une bête de foire. En primaire, il y a eu quelques remarques comme quoi, je mange du riz ou on m’apostrophait avec tching, tchoung. Je me souviendrais toujours d’un gamin qui m’avait demandé innocemment en se tirant les yeux, si je savais voir avec mes yeux bridés. En fait, face à ces remarques, j’avais pris le pli de répondre de manière factuelle : « ben non, je ne mange pas de chien ».  La curiosité vient plutôt de ceux qui ne me connaissaient pas ou qui n’étaient pas dans ma classe.

Je ne parle pas chinois, j’ai été éduquée à la belge : en fait, il faut davantage expliquer aux personnes que j’ai été adoptée. Or, le choix de la nationalité d’origine d’Emeline n’a pas été fortuit : Corine, sa maman, en tant qu’enseignante, est confrontée quotidiennement au racisme entre et à l’encontre de ses élèves d’origine maghrébine et africaine. Il y avait assez à régler en classe pour ne pas en rajouter comme déchirement dans la famille. La Chine s’est posée selon les possibilités et les délais imposés par les délais d’adoption. Au moment du COVID, à la télévision française, il y a eu écho d’un sentiment anti-asiatique et Corine a tout de suite enjoint sa fille à lui faire part de la moindre anicroche.

La différence est là et il faut qu’Emeline y soit préparée et non sans humour. Encore un truc « Made in China » qui est cassé. Je garde espoir et n’ai pas développé une vision négative. Peut-être parce que j’ai juste trouvé les bonnes personnes qui m’entourent. Ma famille, mes amis  et cette chance de pouvoir m’exprimer et ainsi de mieux vivre la différence. Différence s’il y a… car cultiver la différence n’est-il pas un risque de cultiver l’intolérance ? 

J’ai toujours trouvé à qui parler, à qui me confier… que ce soit à ma famille, à mes amis… ou à mon journal intime

publication dans Axelle Magazine (mars 2021)

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