Femmes sur le ring

Les jeux olympiques doivent être réservés aux hommes […] une olympiade femelle serait impratique, inintéressante, inesthétique et incorrecte. Pierre de Coubertin 

Qu’on le dénonce, qu’on s’en indigne ou non, le sport reste historiquement un monde marqué par la construction du masculin et des épreuves de la virilité. Celui-ci s’impose comme doxa à laquelle les femmes n’échappent pas, – qu’elles s’en écartent, qu’elles en jouent ou qu’elles s’en défient.  Pratiques plutôt marginalisées naguère, force est de constater que les femmes sont plus nombreuses à oser monter sur un ring ou à rentrer dans la « cage », à occuper un terrain de foot fou de rugby. Cela va bon an mal an : parfois les quolibets fusent, les regards graveleux, les remises en place et il a fallu parfois du temps pour que ces sportives trouvent une salle où elles sont considérées sur leur aptitudes physiques et non jaugées sur leur apparence. Depuis quelques années, qu’est-ce qui fait que ce choix est de l’ordre du possible et quelles en sont les conséquences ?

« Que ma fille, un jour, elle aussi puisse aller contre la standardisation de la femme… »

Les enjeux de la compétition sportive ne se limitent pas, loin s’en faut, au terrain sportif puisque s’interrogent aussi les modes d’appropriation et de constitutions de son propre sexe et de sa différence au sein d’un discours plus général où prédomine encore l’image masculine. Mais il est aussi un fait que les débats actuels en insistant sur la parité interrogent aussi des disparités qui semblent de moins en moins légitimes. Les langues se délient autant pour dénoncer que revendiquer et par là-même conquérir des autres pratiques corporelles. Ces sportives sont-elles acceptées pour autant par les hommes et par les autres femmes ? Si, en effet, elles se revendiquent d’une féminité – mais qu’elle est-elle ?-, celle-ci ne se moule plus dans certains standards. Il s’agit pour certaines de revoir le rapport au corps performant dans des limites à dépasser et à vaincre. Car les interrogations prennent essentiellement comme point de départ une musculature et des records considérés comme trop masculins : les canons de beauté suggèrent à la femme d’être mince et gracieuse dans l’effort. La discipline du corps dans ses modulations par rapport à la différence des sexes est ce sens révélateur d’un état de société et de ses inégalités et les pratiques sportives n’y échappent pas. 

On souhaiterait évidemment que le sport – entre autres – dépasse l’enjeu politique et n’ait pas à aborder des questions de genres et que ce soient les valeurs de dépassement de soi et d’épanouissement qui l’emportent, il n’empêche que les pratiques sportives continuent à reproduire les différences sinon à pérenniser les ségrégations sexuées et les stéréotypes qui y sont liés. Alors et même si en théorie, les sport sont ouverts aux deux sexes, en pratique d’un côté, il y a les sports dits de « filles » comme la danse qu’elle soit classique ou non et ses dérivés comme la zumba, le yoga, … ceux présumés comme ceux des « garçons » tels que le foot, le rugby, la boxe, etc. soit des sports dits « virils. La prégnance de ces images mentales  est autant la cause que la conséquence de cette répartition ou d’un consensus social qui tend à perdurer.  

Dans le même état d’esprit dénotant la valorisation masculine, une fille qui s’aventure sur des sports virils, aura la réputation d’ « en avoir »… Ainsi, les filles sportives ne seraient-elles pas soumises à la contrainte à la fois de maîtriser une gestualité « masculine » tout en prouvant leur appartenance à la gent féminine pour éviter la stigmatisation ? Cette ambiguïté se retrouve dans l’image médiatique des femmes sportives qui, quand elles font la une des journaux apparaissent souvent en robe de soirée.  De même, un entraineur constate que sa vision des filles de rugby a changé quand il les avait vues débarquer en talons et maquillées lors d’une soirée. « Il y a une hypersexualisation de la femme sportive qui reste un objet sexuel même quand elle gagne. Et cela ne donne pas forcément envie aux petites filles de faire de la compétition ».

Par ailleurs, la  répartition de l’espace sur le terrain de récréation est aussi révélatrice des normes de genre puisque « naturellement », le terrain de foot occupe l’espace central tandis que les filles sont reléguées sur les côtés ou dans le coin marelle. Plus basiquement, l’accessibilité est aussi à penser en termes d’infrastuctures : vestiaires, crénaux horaires, … Au sein même des activités de loisirs, les processus de socialisation sont gendrés et sans qu’ils ne s’en rendent compte, les professionnel.les ne portent pas le même regard sur les filles et les garçons  », un regard que ces derniers peuvent intérioriser. Ainsi, une ancienne joueuse de hockey rapporte que les meilleurs coachs sportifs seraient davantage réservés aux équipes masculines tandis qu’une association de loisirs propose régulièrement des stages « Only boys » où le sport (type balle, VTT, …) est mis à l’honneur. 

Enfin, Le rôle des médias vient faire caisse de résonnance et ce n’est que très récemment que ceux-ci ont couvert de façon significative un événement tel que la coupe de monde  de football féminin, contribuant à faire émerger des icônes féminines et à donner l’envie aux filles de s’essayer à d’autres sports. Les marques ne s’y trompent d’ailleurs pas, flairant les nouvelles niches à explorer (cfr. Dream Crazier de Nike) tout en exploitant la lutte contre les discriminations. 

La prégnance de ces images mentales est dès lors autant la cause que la conséquence de cette répartition ou d’un consensus social qui tend à perdurer.  



Sont-elles amazones de temps modernes, ces femmes boxeuses, crossfiteuses ? Se revendiquent-elles d’un droit particulier à déranger un clan considéré comme géré par la puissance dite « virile » avec la gestuelle masculine qui la sous-tend ? Doivent-elle plus que d’autres justifier leur choix, se justifier en démontrant leur appartenance à la catégorie « femme » avec le paraître « traditionnel » qui va avec ? Comment considèrent-elles leurs « paires » quand la zumba, le yoga… ne sont pas pour elles de « vrais »sports ?

Au-delà de la pratique qu’elle soit ludique ou plus intensive et parce que celle-ci module le corps, une volonté « politique » apparaît, voulue ou non : non pas celle de dépasser ses limites mais de s’offrir les moyens de son émancipation sociale. 

« Ce sont nos mères qui ont ouvert la voie », …

Au fur et à mesure des rencontres, il m’a semblé que la jeune génération était moins dans cette démarche militante et ce, à travers les discussions avec deux types de pratiques, l’une celle de l’haltérophilie et l’autre celle de rugby, en ce sens que toutes deux en étant dans des pratiques fortement connotées masculines transgressent ce que l’on attend d’une femme sportive. Ensuite, l’une se pratique de façon individuelle tandis que l’autre doit compter sur la cohésion de l’équipe. 

Aborder ces jeunes filles sous l’angle du « genre » avec en toile de fond toutes les luttes passées pour la parité fait mesurer ce qui a été conquis et des changements de mentalités.  A ce titre, l’interpellation d’une jeune joueuse de rugby peut résumer fortement une approche du sport moins militante mais pas sans effets : « ce sont nos mères qui ont ouvert la voie, nous, on essaie de mettre une égalité entre homme et femme ». 

Dans cette optique, interroger leur pratique par le prisme du binaire masculin/féminin (pourquoi avoir choisi un sport de « mecs » ? comment vous voient les autres ?…) les interpelle en ce sens qu’elles ne se perçoivent pas dans cette lutte pour la reconnaissance ou dans une démarche militante sous-jacente car « pourquoi le rugby serait-il un sport de garçons ? ». 

Cette prise de distance par rapport à cette problématique s’explique aussi et au plus proche niveau par le soutien, voire l’héritage familial et parental que ces jeunes ont pu trouver. Dans le cas des joueuses de rugby, celles interrogées attestaient d’une pratique familiale tandis que notre jeune haltérophile, de par sa culture libanaise, s’inscrit dans une tradition orientale où le sport serait intellectuellement valorisé et où les sports de force et les compétences intellectuelles ne seraient pas mises en balance.

 Il n’empêche que si ces jeunes sont confortées dans une dite normalité du fait du soutien familial, de leur équipe sportive, de leurs fréquentations (qui se ressemblent s’assemblent), bon an mal an, elles doivent composer avec la prégnance des images mentales précitées auparavant. L’inquiétude bien intentionnée qu’elles se fassent mal, qu’elles fassent violence à leur corps pourrait sous-entendre une fragilité intrinsèque quand bien même répètent-elles que l’haltérophilie ou le rugby ne sont pas violents et/ou ne font pas uniquement appel à la force. L’on retrouve typiquement le problème de valorisation et la méconnaissance entraînant les raccourcis susdits. Toutes rapportent qu’elles doivent démontrer et démonter les tenants et aboutissants de leur sport et ce faisant, beaucoup plus se justifier.  

L’engouement pour le football féminin ou d’autres sports moins traditionnels (catch, boxe, ..)  ne doit cependant pas occulter que cette percée progressive s’accompagne d’une sorte de nécessité à (se) justifier (de) ses choix sinon à dépasser l’aspect folklorique voire voyeuriste. Par conséquent, « donner aux filles les conditions de pouvoir décider de pratiquer le foot (ndlr. ou tout autre sport) sans craindre de se sentir illégitimes [1]», sans s’auto-censurer, est une condition sine qua non à une véritable mixité, facteur d’émancipation pour tous.  Dans le chef de nos jeunes, ces contraintes ne sont pas nécessairement formalisées aussi explicitement mais elles sont  néanmoins présentes et chacune d’elle doit s’accorder avec ce concept de féminité, terme à la fois évocateur, chargé  d’imaginaire et à la fois extrêmement mouvant et mis en tension sur le terrain… des hommes. 

Si ces dernières se donnent les moyens de dépasser les préjugés et de ne se mesurer qu’en terme d’efforts ou de réalisation de soi, le 9 septembre 2019, une jeune Iranienne s’est immolée par le feu après avoir été condamnée à 6 mois de prison pour être entrée dans un stade de foot.

Elle s’appelait Sahar Khodayari.



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